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| "Les âges de la Vie", Caspar David Friedrich, 1834 |
Le petit homme a traversé sa vie
comme un étranger, sans jamais entrer en lui-même, sans jamais oser se poser
des questions fondamentales. Il a plutôt eu de la chance dans sa vie, il a dû
gouter au bonheur insouciant et a longtemps évité le malheur. Comment a-t’il
fait ?
Il a plutôt hérité d’un bon
caractère et de la gentillesse paternelle. Il a rarement pris des décisions
personnelles et s’en est toujours remis aux femmes en la matière. Fils unique,
il est passé d’une mère possessive à une femme de caractère, raisonnable et rationnelle.
Ils ont fondé un foyer heureux et fidèle en amour, et ont eu trois filles. Sa
femme, un peu réservée et prudente organisait la vie familiale à laquelle il
adhérait complètement. Lui, sans méfiance, complètement ouvert à autrui, n’hésitait jamais à rendre service, à obéir…humblement.
Et puis un jour, le bonheur
s’interrompit brutalement par le deuil dans l’incompréhension totale, peu de
temps après le début de sa retraite. Il resta, seul, avec ses filles. Il
chercha probablement à conjurer le malheur en prenant une activité de
maire-adjoint dans un petit village. Il y développa une sensibilité et un gout
immodéré pour la flagornerie à son encontre. Cependant son désir de vanité ne
comblait pas le vide qu’il ressentait. Alors épris de l’ivresse de liberté à
laquelle il goutait, il décida de « vendre son âme au diable » (comme
on disait autrefois) en dépit des avertissements unanimes de ses filles. Il se
jeta délibérément dans les bras d’une escroqueuse perverse. Il adopta un train
de vie exubérant tout en s’exposant aux mépris, méchancetés et manipulations
perverses manifestes de son bourreau. La tortionnaire tentait par tous les
moyens de couper les relations entre la victime et sa famille.
Il refusait tout conseil avisé de la part de
ses filles ou de ses amis. Il avait choisi délibérément l’irresponsabilité totale
et la course au désastre ne cessant de déclarer à qui voulait l’entendre qu’il
faisait ce qu’il voulait de sa vie, de sa santé et de son argent.
Sa course folle vers le naufrage
de sa vie fut arrêtée par la violence d’une procédure judiciaire à laquelle ses
filles répugnaient pourtant. La preuve de la maladie du cerveau dont il fuyait
l’évidence avait été établie. L’escroqueuse lâcha prise et disparut.
Aujourd’hui, il vit en maison de
retraite médicalisée, protégé de toute emprise extérieure. Il a oublié la
personne qu’il était et ne vit plus exclusivement que dans l’instant présent.
Il se souvient pourtant encore de ses filles. Il s’enferme peu à peu dans une
bulle narcissique et son égo ne cesse d’enfler, même si sa gentillesse demeure.
Pourquoi évoquer cette histoire
sur ce blog ?
Le petit homme, est-il l’un de
ces pauvres en esprit, petit enfant de Dieu innocent ? Comme dans le
sermon de la Montagne ? Ou bien a t’il manqué une rencontre décisive qui
aurait pu changer à jamais son destin ? Maintes opportunités de conjurer
l’inéluctable se sont présentées à plusieurs reprises en acceptant les
consolations du Christ. Mais il était
absent à son cœur lorsqu’il était enfant
de chœur dans sa jeunesse, absent à lui-même lorsqu’il étudiait dans
l’enseignement catholique, absent de sa présence lorsqu’il n’accompagnait pas
ses enfants à la messe le dimanche matin. Il préférait l’aveuglement et les
ténèbres lorsqu’il a choisi le désespoir et l’irresponsabilité plutôt que
l’espérance et la liberté, après les épreuves du deuil.
J’ai le sentiment que la
rencontre avec le Christ nous offre le don d’une guérison définitive contre
notre orgueil grotesque ou contre notre amertume de la vie. Ainsi même si nos
turpitudes se trouvent enfouies profondément dans l’inconscient, elles ne
ressurgissent plus lorsque les effets de l’éducation se relâchent devant les
assauts de la maladie.
N’est-ce point cela la véritable
définition du péché ? Le refus arrogant d’être sauvé du désespoir ?
Alors il ne faut point en vouloir
au petit homme. C’est avant tout contre lui même que le petit homme a œuvré. Il
a refusé de comprendre que la personne humaine, dont la sienne, quelque soit
son état physique et mental est sacrée. Aucun prétexte ne peut justifier l’autodestruction,
même une souffrance profonde indicible.
Emylia,
Pour accepter ce qui semble
absurde, il faudrait relire inlassablement la sagesse de l’Ecclésiaste :
Il y a un temps pour tout et un moment pour toute chose sous le soleil.
Il y a un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour planter,
et un temps pour arracher le plant,
un temps pour tuer et un temps pour soigner les
blessures, un temps pour démolir et un temps pour construire.
Il y a aussi un temps pour pleurer et un temps pour
rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser,
un temps pour jeter des pierres et un temps pour en
ramasser, un temps pour embrasser et un temps pour s'en abstenir.
Il y a un temps pour chercher et un temps pour perdre,
un temps pour conserver et un temps pour jeter,
un temps pour déchirer et un temps pour recoudre, un
temps pour garder le silence et un temps pour parler,
un temps pour aimer et un temps pour haïr, un temps
pour la guerre et un temps pour la paix.
