Voici une histoire qui me dérange
terriblement dans l’ancien testament. Je ne dois pas être la seule. Elle n’a
certainement jamais dû être lue lors d’une messe chrétienne. Il s’agit d’une
histoire vraiment pas glorieuse, racontée à la fin du livre des Juges. Elle
décrit une dérive collective qui fait basculer progressivement, très
naturellement, tout un peuple dans la barbarie la plus innommable, sans le
moindre scrupule ou résistance de la part des acteurs. En matière de barbarie,
nous savons par expérience récente, que les débordements peuvent se produire
très rapidement sans que l’on puisse contrôler leur extension contagieuse. Le
XXème siècle en détient un triste record, et le XXIème siècle emprunte des
voies similaires.
Il s’agit de l’histoire des Benjamites
(Les Juges, chap. 19,20,21). Les Hébreux sont répartis en douze tribus dans le
pays de Canaan. Dans ce terrible épisode que je ne vais pas décrire en détail,
il est question d’un groupe de voyous Benjamites qui violent l’épouse d’un
Lévite (un prêtre), après que ce dernier l’ait livrée à sa place. De retour
chez lui, le Lévite achève sa pauvre femme, la découpe en morceaux et expédie ces
derniers aux 12 tribus d’Israël, en accusant les Benjamites du meurtre. Cet acte
odieux déclenche inévitablement les représailles de 10 tribus qui aboutissent à
l’extermination presque de tous les Benjamites (femmes, enfants et bœufs
compris) par les Hébreux, à l’exception d’une poignée de Benjamites-hommes. Comme un mal ne vient jamais seul, l’escalade
de la violence absurde se poursuit.
Pris de remords pour
l’anéantissement de leur tribu-sœur, qui va s’éteindre faute de survivantes,
les Hébreux des 10 tribus, pour se racheter de leur grave péché criminel, exterminent
dans leur élan meurtrier les habitants d’une ville qui était restée neutre
jusque là. Le motif principal de ce nouveau crime reposait sur la considération
qu’il fallait assurer la descendance des Benjamites qui n’avaient plus de
femmes, ni d’enfants. Il fallait livrer les femmes faites prisonnières aux
Benjamites survivants, pour assurer le renouvellement des générations chez les
Benjamites. Ensuite, les Hébreux autorisèrent les Benjamites à enlever
régulièrement les femmes qui se rendaient annuellement dans un sanctuaire.
Autant ce très bref résumé que je
viens d’esquisser est alourdi par mes sentiments indignés devant autant
d’inhumanité, autant le narrateur dans la bible reste très mesuré et presque
neutre, sans jamais exprimer la moindre émotion. Tout au plus, il justifie ces
crimes par une ellipse : « En
ce temps là, il n’y avait pas de roi en Israël. Chacun faisait ce qui lui
semblait bon. ». C’est une froide constatation, qu’en l’absence de
pouvoir fort, sans véritable berger, le peuple est livré à lui-même, donc à ses
vices et instincts les plus bas et à ses folies destructrices.
La suite de ce lamentable
épisode, avec les Rois (Samuel et les Rois), montrera que le pouvoir fort ne
peut pas se préserver longtemps de la corruption, de l’effondrement moral, en
entrainant son peuple dans le malheur (perte du royaume du nord et exode
babylonien pour le royaume de Juda).
Ce qui fait la qualité d’un pays,
ce n’est pas la moralité de ses dirigeants, ni celle de ses lois, c’est avant
tout l’attachement du peuple aux valeurs morales. Chaque personne doit veiller
en toute liberté, responsabilité et discernement sur ses propres vertus, sans
s’en remettre à un autre homme, fusse-t’il glorieux au combat (comme Saül ou
David), ou rempli de science et de sagesse (elle ne dure pas, cf Salomon).
On voit bien en quoi tous ces
textes bibliques préparent la venue du Christ. Jésus rappelle à chaque homme ou
femme, qu’il est personnellement responsable de sa propre vie devant Dieu. Il
n’a pas à se défausser de ses méfaits sur le compte de ses dirigeants. C’est
peut être le sens de la citation « Il faut rendre à César ce qui est à
César et à Dieu, ce qui est à Dieu ! ». (Il y a peut être une meilleure citation)
Les mêmes questions de moralité
se reposent aujourd’hui, au cœur de notre société et de nos institutions, comme
si presque rien n’avait changé depuis cette époque biblique, comme si nous
n’avions rien appris des nombreux enseignements de l’histoire.
Ce n’est pas parce que en haut
lieu règne la fraude, la corruption, qu’il faut soi-même devenir malhonnête par
pragmatisme et réalisme. Au contraire il faut mettre un point d’honneur à
résister en se souvenant que nous n’avons pas à imiter les grands, les princes
de ce monde. Nous sommes individuellement appelés à faire notre part,
pour l’édification du royaume, dans la mesure de nos propres moyens.
(Au sujet de « faire notre
part », il me revient en mémoire cette histoire du colibri, inspirée
d’une légende amérindienne : Une forêt est ravagée par un incendie. Tous les
animaux s'en sont enfuis, et regardent de loin, dépités, leur habitat brûler.
Ils observent cependant un petit colibri faisant des allers-retours entre une
mare et les arbres en feu, au-dessus desquels il lâche à chaque voyage une
goutte d'eau de son petit bec. Incrédules, les autres animaux lui demandent :
‘’ Eh petit colibri ! Tu ne crois quand même pas que tu vas éteindre l’incendie
ainsi ? ‘’ Et le petit colibri répond : ‘’Je sais très bien que je n’éteindrai
pas l’incendie, mais je fais ma part.‘’)
Enfin, pour revenir à la bible,
je pense à Jésus qui connaissait si-bien les saintes écritures. Il avait
forcément lu le livre des juges. Il connaissait bien les faiblesses des hommes
et il savait bien jusqu’à quelles extrémités tyranniques et barbares, dans un
emportement de haine, certains hommes
peuvent s’abandonner. Il a forcément compris que cette même haine se déchainait
irrésistiblement pour l’anéantir sans qu’aucune force humaine ne puisse arrêter ce déchainement de violence.
Emylia