Affichage des articles dont le libellé est maladie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est maladie. Afficher tous les articles

samedi 2 novembre 2013

La traversée du désert spirituel



Ce samedi 2 novembre est le jour de la célébration de tous les défunts. Ce jour symbolique est pour moi l’occasion d’achever ma confession, en écho avec le témoignage poignant de Florence et en liaison directe avec cette période de Toussaints. Je suis désolée pour un texte aussi long. Mais je ne pouvais tronquer mon témoignage.

Je suis convaincue que tout ce que nous vivons en cette vie n’est pas un pur hasard, mais vraiment nécessité éventuellement porteuse de germe, promesse potentielle d’un fruit ultérieur. Pourtant, on peut stagner pendant longtemps dans l’erreur que l’on appelle en religion le péché. Car le péché n’est pas ce que l’on désigne comme étant le mal, mais il signifie qu’on se trompe de cible, au point d’en risquer sa vie et de perdre son âme.

J’en reviens à mes confessions pour évoquer l’enchainement des faits de vie qui m’ont menée à la situation que j’ai décrite dans mon article « confessions ».
Contrairement à Florence, je suis longtemps restée très éloignée de la religion. Ma famille très liée et aimante, n’était ni pratiquante ni croyante. J’avais pourtant suivi pendant mon enfance, mes quatre années de catéchèse qui devaient me permettre de faire librement un choix éclairé de foi, une fois devenue plus mature spirituellement. 

Plus tard, comme un certain nombre d’entre-nous, je me suis jetée à corps perdu dans la course haletante aux études, à la vie professionnelle, à la confrontation, à l’émergence de la vie familiale incluant le mariage à l’église, la naissance des enfants suivi de leur baptême. J'ai cependant éclipsé toute pensée et pratique religieuse.

Quand je repense aux témoignages de Thierry, je ressens comme une similarité d’expérience dans mes relations humaines. J’ai toujours éprouvé de grandes difficultés à aller spontanément vers autrui, craignant toujours pour ma part le ridicule. J’ai toujours été très timide, osant à peine m’exprimer aussi bien oralement qu’à l’écrit. Faute de pratique courante, les mots ne venaient jamais ni à l’esprit, ni sur le bout des lèvres. Bref j’étais plutôt sauvage et la peur d’autrui ne m’étais pas étrangère.
Malgré mon handicap de communication, j’avais réussi non sans mal, à surmonter en partie mes difficultés relationnelles dans la vie courante. Ma mère avait toujours été ma principale et meilleure confidente.

Ma mère, à peine en retraite, m’a été brutalement retirée du jour au lendemain par un cancer fulgurant qui ne lui a laissé qu’un seul mois de vie. Personne ne s’attendait à une fin aussi brutale. Nous n’avons pas eu le temps de lui dire adieu. Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie totalement ébranlée et amputée d’une partie de moi-même. L’hôpital m’avait bien proposé une consultation psychologique que j’avais refusée. En effet, la mort fait partie de la vie et être en deuil n’est pas en soi un état pathologique. Je veux dire que la psychologie est incompétente pour soigner une blessure d’ordre spirituelle (ou d’amour).

C’est à partir de ce moment que j’ai vraiment commencé à éviter l’urgence de la question spirituelle. Contrairement à Florence, je me suis résolument enfoncée dans l’erreur ou le péché. Il faut dire que notre société a tellement peur de la mort qu’elle refuse l’expression de tout signe ostensible de deuil. L’enterrement est à peine terminé qu’il faut derechef redevenir pleinement opérationnel. Toute manifestation extérieure du deuil est perçue comme choquante car elle est une incitation presque subversive à s’interroger sur ce qui constitue l’essence de la vie et qu’au delà de l’utilité de nos actions, il importerait aussi de se préoccuper de son Être spirituel : « pourquoi vivons nous, pour quelle finalité » (perte de temps, donc perte sèche économique et financière).

En fuyant cette question dans l’action forcenée de l’utilitarisme, je me suis peu à peu enfoncée dans les ruminations, les ressentiments et la colère au risque de m’engloutir dans une mer de désespoir.
- Colère contre les médecins qui n’avaient pas su prescrire les examens qui auraient évité ce drame ;
- Remord contre moi-même, de ne m’être intéressée avec suffisamment d’attention aux paramètres anormaux de certaines analyses médicales ;
- Désespoir face à l’absurdité et l’absence d’issues perceptibles.
Tout ce gâchis d’une vie retirée trop tôt aurait pu être évité. Cette erreur fondamentale m’a fait aussi oublier ou nier le nécessaire travail de deuil dont on ne peut pas en connaître la teneur tant qu’on ne s’est pas mis en chemin spirituel.

Nous avons tendance à vouloir ignorer la question de la mort dans notre vie. C’est un tort. Depuis toujours les anciens, les sages et les philosophes ne cessent nous avertir qu’« apprendre à mourir c’est apprendre à vivre ». Nous préférons nous accrocher aux illusions de nos statistiques sur l’espérance de vie : je commencerai à m’occuper de ces questions vers 70 ou 80 ans… Avant, il faut se préoccuper des choses sérieuses et tangibles. Erreur ! Aucune vie ne ressemble à une statistique. L’accident, la maladie, le deuil sont inévitables. L’espérance de vie n’est nullement un contrat signé qui engage des parties. On ignore trop souvent que la vie est un don et non un dû.

Ainsi, je me suis laissée entrainer dans cette dérive mortifère des ruminations, en pleine inconscience, jusqu’au jour où me retrouvant moi même confrontée à ma propre finitude temporelle (3 ans après le décès seulement), j’ai brutalement compris que mon attitude était dangereusement suicidaire.

Si je désire plus que tout au monde rester en vie auprès de mes proches,
-alors il me faut abandonner la vanité qui me retient d’aller vers autrui pour lui demander humblement de l’aide,
-alors il me faut reconnaître en moi même ma grande faiblesse dans l’humilité la plus sincère, c’est à dire mon incapacité à tout contrôler dans ma vie,
-alors il faut faire confiance sans exiger la moindre garantie de résultat ou de succès.

J'ai donc rejoins le troupeau des pauvres parmi les pauvres, qui ont besoin du soutien des autres. Je suis passée du groupe des bien portants et je me suis retrouvée dans la caste de ces malades, ces intouchables qui ne participent plus à l'activité économique mais qui en sont bénéficiaires par la solidarité sociale. Je veux dire que le regard que les autres portaient sur moi avait changé et j'ai du l'accepter. Leçon d'humilité encore !

Quelques personnes ont entendu et répondu à mon appel à l’aide désespéré. Au travers de ces personnes qui me répondent, c’est le Christ qui me tend la main et qui me guérit. Il me guérit d’abord de ma peur d’autrui. Il me fait voir la grandeur de cette humanité qui se donne à autrui par un engagement inconditionnel et le plus souvent désintéressé (le dévouement du personnel médical dépasse bien souvent l’intérêt purement financier qui assure le moyen d’existence).

Le Christ m’aide vraiment à traverser pour de bon le désert spirituel dans lequel je piétinais et tournais en rond, pour poursuivre sainement et salutairement mon cheminement de deuil. Ce cheminement me permet d’alléger peu à peu la souffrance en me défaisant de ce lien de chair et d’amour qui me rattachait encore à la défunte et qui risquait de m’entrainer vivante, dans les profondeurs de la mort. Ce lien de chair est remplacé par un lien spirituel d’amour avec la défunte qui fait exploser le désir ultime de vie. Ces différentes étapes du deuil sont très bien décrites dans les livres de Lytta Basset « Ce lien qui ne meurt jamais » et aussi dans le recueil épistolaire de Leo Fijen/Anselm Grün « L’année où mon père est mort ».

Qu’est-ce qui me tient en vie ? C’est ce fil conducteur de l’amour qui me relie à ma mère qui m’a donné la vie et m’a protégée du risque de mort durant mes premiers mois. C’est ce même lien d’amour qui me relie à mes propres enfants pour lesquels je refuse la violence du deuil.

Cette expérience dont je vous fais le présent témoignage a complètement transformé mes habitudes, mes attitudes, dispositions et capacités.
Ma bulle d’isolement qui me confinait dans le péché de la crainte d'autrui a éclaté en mille morceaux. Ma timidité et ma peur ont été balayées par une nouvelle capacité de relation, d’ouverture et d’élan bienveillant à mon prochain. Je ne suis pas pour autant devenue exubérante. Mon handicap relationnel a été remplacé par une aptitude de communication inédite et inimaginable à l’oral comme à l’écrit dont je profite dans  tous les aspects de ma vie publique comme privée.

Par mes nouvelles lectures, je suis devenue une éponge à la parole du Christ. Par mes écrits et attitudes,  je pense être devenue une passoire à cette même parole qui est restituée après filtrage et transformation intérieure par mon expérience spirituelle. Désormais, je me sens capable d'offrir avec plaisir mon aide à ceux qui en ont besoin, sans arrière pensée condescendante, mais remplie d'un véritable amour bienveillant pour l'humanité. Il y a comme un prodigieux miracle à mon niveau, celui d'un don inespéré : la foi qui rend plus fort et plus heureux de vivre et d'aimer, tout simplement.

Et en ce jour de mémoire pour nos chers défunts disparus, je voudrais exprimer ma gratitude à Jésus, pour toutes les personnes dont le décès a été pour les vivants une source spirituelle d’eau vive, porteuse du fruit d’une vie nouvelle et éternelle (au sens religieux). Comme ce grain tombé en terre, une graine a germé et a donné une nouvelle pousse vivace. Par delà leur mort, nos chers disparus ont cette puissance de nous apporter le salut. Qu’ils aient été croyants, agnostiques ou athées, Jésus est à l’œuvre en eux par le souvenir et la reconnaissance que nous en avons et au travers nos prières pour eux. Ils sont donc eux-mêmes sauvés et auprès de Dieu ; ils sont donc des saints « anonymes » et « inconnus »  avec lesquels nous communions pour toujours.

Emylia





mardi 8 octobre 2013

Les chariots de l'espoir


Vincennes, le dimanche 6 octobre 2013

Ce dimanche matin là, exceptionnellement, je m’étais levée très tôt. J’avais à accomplir un rite annuel auquel je n’ai pratiquement jamais dérogé en cinq ans en dehors d’une circonstance exceptionnelle. Déjà à la station Chatelet, quelques tee-shirts roses sporadiques se révélaient dans une déjà foule dense pour une heure si matinale. Une émotion me serra la gorge lorsqu’à la station Vincennes, une marée de tee-shirts roses déferla à la sortie du RER. Il y avait beaucoup de jeunes gens mais aussi des moins jeunes comme moi, quelques uns venus avec des amis ou des collègues, mais la majorité était venue individuellement. Quel était donc le motif de tous ces gens pour tant d’effort matinal, le même que le mien ? À l’esplanade du château, une foule en rose immense et indénombrable galvanisée par une sono très enthousiaste s’agitait et se préparait au grand départ de la course du 10 km chronométrée de l’Odysséa dans une ambiance survoltée et joyeuse. Quel était l’enjeu de cette immense mobilisation collective ? Ces dix mille personnes communiaient en une même espérance unanime, que le désir de vie surmonte la maladie mortelle grâce à l’intelligence humaine et à la solidarité fraternelle. Après le départ, cette belle communion fraternelle se dissipa peu à peu pour faire place à la solitude individuelle face à l’effort personnel exigé par la course. Chacun d’entre nous entre en lui-même en se trouvant confronté à ses propres limites physiologiques et à ses ressources mentales.
Le flux ininterrompu des coureurs plus rapides que moi m’entraine d’abord dans un rythme qui n’est pas le mien. Je sais bien que mes propres ressources sont limitées et que je risque de décrocher rapidement. Je sens poindre le risque imminent du point de côté. Alors je pense à Jésus qui a souffert sans comparaison possible avec ma propre situation. Je lui demande la grâce de m'accorder de poursuivre ma route, de tenir à tout prix jusqu’à l’arrivée. Ce prix c’est le courage nécessaire pour les malades de tenir face à la maladie, en dépit des soins médicaux qui aggravent l’état physique apparent du corps, en dépit des pronostics alarmants et le prix pour croire que le miracle est possible. Je ralentis, j’inspire de grandes bouffées d’air. Les jambes semblent tenir le coup sans douleur particulière, le cœur ne s’emballe pas et la respiration se stabilise. Je m’émerveille devant la capacité d’endurance du corps humain. À deux kilomètres de l’arrivée, je commence à ressentir sérieusement l’épuisement. Pourtant je ne ressens aucune douleur. J’éprouve un désir impérieux de m’arrêter pour marcher. Je ne dois pas obéir à ce désir. Il faut penser à tous les malades de toutes les maladies qui eux ne peuvent pas s’arrêter pour reprendre leur souffle. Nous devons tous poursuivre notre route tant que nous le pouvons, tant qu’un élan de vie nous habite. Ce parcours n’en finit pas. Il tournicote dans tous les sens. Quand je parviens à entendre le vacarme de la sono, c’est le signe que la délivrance est proche. Finalement, j’aperçois enfin le porche de l’arrivée et je sais que je vais finir la course.
À l’arrivée, il n’y a pas de joie excessive, seulement la satisfaction mesurée d’avoir accompli l’engagement annuel de se dépasser au delà de la routine ordinaire, grâce à Dieu. Ce qui compte, ce n’est pas seulement la participation financière indispensable pour la recherche. C’est encore moins l’extase devant le chronomètre ou le classement. C’est avant tout le symbole porté ce jour là par les 30000 participants aux manifestations sportives d’Odysséa, pour qu’une société n’oublie jamais ni ne sacrifie des centaines de milliers de vies de malades à l’autel de l’économie financière triomphante. Le vrai Dieu, c’est celui impulse l’élan de la vie.