Ce samedi 2 novembre est le jour de la célébration de tous les défunts. Ce jour symbolique est pour moi l’occasion d’achever ma confession, en écho avec le témoignage poignant de Florence et en liaison directe avec cette période de Toussaints. Je suis désolée pour un texte aussi long. Mais je ne pouvais tronquer mon témoignage.
Je suis convaincue que tout ce
que nous vivons en cette vie n’est pas un pur hasard, mais vraiment nécessité
éventuellement porteuse de germe, promesse potentielle d’un fruit ultérieur.
Pourtant, on peut stagner pendant longtemps dans l’erreur que l’on appelle en
religion le péché. Car le péché n’est pas ce que l’on désigne comme étant le
mal, mais il signifie qu’on se trompe de cible, au point d’en risquer sa vie et
de perdre son âme.
J’en reviens à mes confessions
pour évoquer l’enchainement des faits de vie qui m’ont menée à la situation que
j’ai décrite dans mon article « confessions ».
Contrairement à Florence, je suis
longtemps restée très éloignée de la religion. Ma famille très liée et aimante,
n’était ni pratiquante ni croyante. J’avais pourtant suivi pendant mon enfance,
mes quatre années de catéchèse qui devaient me permettre de faire librement un
choix éclairé de foi, une fois devenue plus mature spirituellement.
Plus tard, comme un certain
nombre d’entre-nous, je me suis jetée à corps perdu dans la course haletante
aux études, à la vie professionnelle, à la confrontation, à l’émergence de la
vie familiale incluant le mariage à l’église, la naissance des enfants suivi de
leur baptême. J'ai cependant éclipsé toute pensée et pratique religieuse.
Quand je repense aux témoignages
de Thierry, je ressens comme une similarité d’expérience dans mes relations
humaines. J’ai toujours éprouvé de grandes difficultés à aller spontanément
vers autrui, craignant toujours pour ma part le ridicule. J’ai toujours été
très timide, osant à peine m’exprimer aussi bien oralement qu’à l’écrit. Faute
de pratique courante, les mots ne venaient jamais ni à l’esprit, ni sur le bout
des lèvres. Bref j’étais plutôt sauvage et la peur d’autrui ne m’étais pas
étrangère.
Malgré mon handicap de
communication, j’avais réussi non sans mal, à surmonter en partie mes difficultés relationnelles
dans la vie courante. Ma mère avait toujours été ma principale et meilleure
confidente.
Ma mère, à peine en retraite, m’a été brutalement retirée du jour au
lendemain par un cancer fulgurant qui ne lui a laissé qu’un seul mois de vie. Personne
ne s’attendait à une fin aussi brutale. Nous n’avons pas eu le temps de lui
dire adieu. Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie totalement
ébranlée et amputée d’une partie de moi-même. L’hôpital m’avait bien proposé
une consultation psychologique que j’avais refusée. En effet, la mort fait
partie de la vie et être en deuil n’est pas en soi un état pathologique. Je
veux dire que la psychologie est incompétente pour soigner une blessure d’ordre
spirituelle (ou d’amour).
C’est à partir de ce moment que
j’ai vraiment commencé à éviter l’urgence de la question spirituelle.
Contrairement à Florence, je me suis résolument enfoncée dans l’erreur ou le
péché. Il faut dire que notre société a tellement peur de la mort qu’elle refuse
l’expression de tout signe ostensible de deuil. L’enterrement est à peine
terminé qu’il faut derechef redevenir pleinement opérationnel. Toute
manifestation extérieure du deuil est perçue comme choquante car elle est une
incitation presque subversive à s’interroger sur ce qui constitue l’essence de
la vie et qu’au delà de l’utilité de nos actions, il importerait aussi de se
préoccuper de son Être spirituel : « pourquoi vivons nous, pour
quelle finalité » (perte de temps, donc perte sèche économique et
financière).
En fuyant cette question dans l’action forcenée de l’utilitarisme, je
me suis peu à peu enfoncée dans les ruminations, les ressentiments et la colère
au risque de m’engloutir dans une mer de désespoir.
- Colère contre les médecins qui n’avaient pas su prescrire les examens
qui auraient évité ce drame ;
- Remord contre moi-même, de ne m’être intéressée avec suffisamment
d’attention aux paramètres anormaux de certaines analyses médicales ;
- Désespoir face à l’absurdité et l’absence d’issues perceptibles.
Tout ce gâchis d’une vie retirée
trop tôt aurait pu être évité. Cette erreur fondamentale m’a fait aussi oublier
ou nier le nécessaire travail de deuil dont on ne peut pas en connaître la
teneur tant qu’on ne s’est pas mis en chemin spirituel.
Nous avons tendance à vouloir ignorer
la question de la mort dans notre vie. C’est un tort. Depuis toujours les
anciens, les sages et les philosophes ne cessent nous avertir
qu’« apprendre à mourir c’est apprendre à vivre ». Nous préférons
nous accrocher aux illusions de nos statistiques sur l’espérance de vie :
je commencerai à m’occuper de ces questions vers 70 ou 80 ans… Avant, il faut
se préoccuper des choses sérieuses et tangibles. Erreur ! Aucune vie ne
ressemble à une statistique. L’accident, la maladie, le deuil sont inévitables.
L’espérance de vie n’est nullement un contrat signé qui engage des parties. On
ignore trop souvent que la vie est un don et non un dû.
Ainsi, je me suis laissée
entrainer dans cette dérive mortifère des ruminations, en pleine inconscience,
jusqu’au jour où me retrouvant moi même confrontée à ma propre finitude temporelle
(3 ans après le décès seulement), j’ai brutalement compris que mon attitude était
dangereusement suicidaire.
Si je désire plus que tout au monde rester en vie auprès de mes
proches,
-alors il me faut abandonner la vanité qui me retient d’aller vers
autrui pour lui demander humblement de l’aide,
-alors il me faut reconnaître en moi même ma grande faiblesse dans l’humilité
la plus sincère, c’est à dire mon incapacité à tout contrôler dans ma vie,
-alors il faut faire confiance sans exiger la moindre garantie de résultat
ou de succès.
J'ai donc rejoins le troupeau des pauvres parmi les pauvres, qui ont besoin du soutien des autres. Je suis passée du groupe des bien portants et je me suis retrouvée dans la caste de ces malades, ces intouchables qui ne participent plus à l'activité économique mais qui en sont bénéficiaires par la solidarité sociale. Je veux dire que le regard que les autres portaient sur moi avait changé et j'ai du l'accepter. Leçon d'humilité encore !
J'ai donc rejoins le troupeau des pauvres parmi les pauvres, qui ont besoin du soutien des autres. Je suis passée du groupe des bien portants et je me suis retrouvée dans la caste de ces malades, ces intouchables qui ne participent plus à l'activité économique mais qui en sont bénéficiaires par la solidarité sociale. Je veux dire que le regard que les autres portaient sur moi avait changé et j'ai du l'accepter. Leçon d'humilité encore !
Quelques personnes ont entendu et
répondu à mon appel à l’aide désespéré. Au travers de ces personnes qui me
répondent, c’est le Christ qui me tend la main et qui me guérit. Il me guérit
d’abord de ma peur d’autrui. Il me fait voir la grandeur de cette humanité qui
se donne à autrui par un engagement inconditionnel et le plus souvent
désintéressé (le dévouement du personnel médical dépasse bien souvent l’intérêt
purement financier qui assure le moyen d’existence).
Le Christ m’aide vraiment à
traverser pour de bon le désert spirituel dans lequel je piétinais et tournais
en rond, pour poursuivre sainement et salutairement mon cheminement de deuil. Ce
cheminement me permet d’alléger peu à peu la souffrance en me défaisant de ce
lien de chair et d’amour qui me rattachait encore à la défunte et qui risquait
de m’entrainer vivante, dans les profondeurs de la mort. Ce lien de chair est
remplacé par un lien spirituel d’amour avec la défunte qui fait exploser le
désir ultime de vie. Ces différentes étapes du deuil sont très bien décrites
dans les livres de Lytta Basset « Ce lien qui ne meurt jamais » et
aussi dans le recueil épistolaire de Leo Fijen/Anselm Grün « L’année où
mon père est mort ».
Qu’est-ce qui me tient en
vie ? C’est ce fil conducteur de l’amour qui me relie à ma mère qui m’a
donné la vie et m’a protégée du risque de mort durant mes premiers mois. C’est
ce même lien d’amour qui me relie à mes propres enfants pour lesquels je refuse
la violence du deuil.
Cette expérience dont je vous
fais le présent témoignage a complètement transformé mes habitudes, mes
attitudes, dispositions et capacités.
Ma bulle d’isolement qui me
confinait dans le péché de la crainte d'autrui a éclaté en mille morceaux. Ma timidité et ma peur ont été
balayées par une nouvelle capacité de relation, d’ouverture et d’élan
bienveillant à mon prochain. Je ne suis pas pour autant devenue exubérante. Mon handicap relationnel a été remplacé par une aptitude de communication inédite et inimaginable à l’oral
comme à l’écrit dont je profite dans tous les aspects de ma vie publique comme privée.
Par mes nouvelles lectures, je
suis devenue une éponge à la parole du Christ. Par mes écrits et attitudes, je pense être devenue une passoire à cette même
parole qui est restituée après filtrage et transformation intérieure par mon expérience
spirituelle. Désormais, je me sens capable d'offrir avec plaisir mon aide à ceux qui en ont besoin, sans arrière pensée condescendante, mais remplie d'un véritable amour bienveillant pour l'humanité. Il y a comme un prodigieux miracle à mon niveau, celui d'un don inespéré : la foi qui rend plus fort et plus heureux de vivre et d'aimer, tout simplement.
Et en ce jour de mémoire pour nos
chers défunts disparus, je voudrais exprimer ma gratitude à Jésus, pour toutes
les personnes dont le décès a été pour les vivants une source spirituelle d’eau
vive, porteuse du fruit d’une vie nouvelle et éternelle (au sens religieux). Comme
ce grain tombé en terre, une graine a germé et a donné une nouvelle pousse
vivace. Par delà leur mort, nos chers disparus ont cette puissance de nous
apporter le salut. Qu’ils aient été croyants, agnostiques ou athées, Jésus est
à l’œuvre en eux par le souvenir et la reconnaissance que nous en avons et au
travers nos prières pour eux. Ils sont donc eux-mêmes sauvés et auprès de Dieu ;
ils sont donc des saints « anonymes » et « inconnus » avec lesquels nous communions pour toujours.

