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| Vincennes, le dimanche 6 octobre 2013 |
Ce dimanche matin là, exceptionnellement,
je m’étais levée très tôt. J’avais à accomplir un rite annuel auquel je n’ai
pratiquement jamais dérogé en cinq ans en dehors d’une circonstance
exceptionnelle. Déjà à la station Chatelet, quelques tee-shirts roses sporadiques
se révélaient dans une déjà foule dense pour une heure si matinale. Une émotion
me serra la gorge lorsqu’à la station Vincennes, une marée de tee-shirts
roses déferla à la sortie du RER. Il y avait beaucoup de jeunes gens mais aussi
des moins jeunes comme moi, quelques uns venus avec des amis ou des collègues,
mais la majorité était venue individuellement. Quel était donc le motif de
tous ces gens pour tant d’effort matinal, le même que le mien ? À
l’esplanade du château, une foule en rose immense et indénombrable galvanisée
par une sono très enthousiaste s’agitait et se préparait au grand départ de la
course du 10 km chronométrée de l’Odysséa dans une ambiance survoltée et
joyeuse. Quel était l’enjeu de cette immense mobilisation collective ? Ces
dix mille personnes communiaient en une même espérance unanime, que le désir de
vie surmonte la maladie mortelle grâce à l’intelligence humaine et à la
solidarité fraternelle. Après le départ, cette belle communion fraternelle se
dissipa peu à peu pour faire place à la solitude individuelle face à l’effort
personnel exigé par la course. Chacun d’entre nous entre en lui-même en se
trouvant confronté à ses propres limites physiologiques et à ses ressources
mentales.
Le flux ininterrompu des coureurs
plus rapides que moi m’entraine d’abord dans un rythme qui n’est pas le mien.
Je sais bien que mes propres ressources sont limitées et que je risque de
décrocher rapidement. Je sens poindre le risque imminent du point de côté. Alors
je pense à Jésus qui a souffert sans comparaison possible avec ma propre
situation. Je lui demande la grâce de m'accorder de poursuivre ma route, de tenir à
tout prix jusqu’à l’arrivée. Ce prix c’est le courage nécessaire pour les
malades de tenir face à la maladie, en dépit des soins médicaux qui aggravent
l’état physique apparent du corps, en dépit des pronostics alarmants et le prix
pour croire que le miracle est possible. Je ralentis, j’inspire de grandes
bouffées d’air. Les jambes semblent tenir le coup sans douleur particulière, le
cœur ne s’emballe pas et la respiration se stabilise. Je m’émerveille devant la
capacité d’endurance du corps humain. À deux kilomètres de l’arrivée, je
commence à ressentir sérieusement l’épuisement. Pourtant je ne ressens aucune
douleur. J’éprouve un désir impérieux de m’arrêter pour marcher. Je ne dois pas
obéir à ce désir. Il faut penser à tous les malades de toutes les maladies qui
eux ne peuvent pas s’arrêter pour reprendre leur souffle. Nous devons tous
poursuivre notre route tant que nous le pouvons, tant qu’un élan de vie nous
habite. Ce parcours n’en finit pas. Il tournicote dans tous les sens. Quand je
parviens à entendre le vacarme de la sono, c’est le signe que la délivrance est
proche. Finalement, j’aperçois enfin le porche de l’arrivée et je sais que je
vais finir la course.
À l’arrivée, il n’y a pas de joie
excessive, seulement la satisfaction mesurée d’avoir accompli l’engagement
annuel de se dépasser au delà de la routine ordinaire, grâce à Dieu. Ce qui
compte, ce n’est pas seulement la participation financière indispensable pour
la recherche. C’est encore moins l’extase devant le chronomètre ou le
classement. C’est avant tout le symbole porté ce jour là par les 30000
participants aux manifestations sportives d’Odysséa, pour qu’une société n’oublie
jamais ni ne sacrifie des centaines de milliers de vies de malades à l’autel de
l’économie financière triomphante. Le vrai Dieu, c’est celui impulse l’élan de la
vie.
