mercredi 8 octobre 2014

La fin du royaume

Je viens de terminer le livre « Le Royaume » d’Emmanuel Carrère. Je l’ai beaucoup apprécié car je pense avoir trouvé un récit plausible des débuts du Christianisme. Dans quelles circonstances historiques et sociales ont été écrites les Lettres et les Évangiles et qui en sont les auteurs ? Ces derniers se connaissaient-ils ? Se sont-ils mutuellement influencés ? Ont-ils connus Jésus Christ ? De qui tiennent-ils les témoignages qu’ils rapportent. Ont-ils pu modifier les paroles de Jésus ? J’ai bien conscience qu’Emmanuel Carrère n’écrit pas seulement en pur historien mais aussi en tant qu’écrivain qui présente un scénario réaliste et cohérent mais pas forcément exact sur tous ses aspects. J’ai donc pris un grand plaisir à lire ce livre sans tout prendre pour argent comptant ou parole d’Évangile. Surtout quand la vie personnelle de l’auteur interfère avec cette histoire, notamment lorsque ses propres fantasmes réagissent à la virginité de Marie (seul passage érotique qui me paraît superflu, mais l’auteur avait besoin de réagir, je le respecte. Heureusement qu’il n’en inflige pas trop à ses lectrices). C’est cela la littérature de roman. L’écrivain n’est pas un philosophe ni un historien et encore moins un théologien. Il est un simple homme comme la plupart d’entre nous. Il vit sa propre vie avec l’histoire qu’il raconte. Nous aussi lecteurs, nous vivons notre propre vie en parallèle aux lectures des écritures qui nous nourrissent. L’écrivain qui a connu une période de foi mystique intense pendant trois ans il y a  vingt ans, pense avoir perdu la foi. Mais il ne s’explique pas pourquoi cette histoire de St Paul, de Luc et des autres apôtres le fascine tellement. Peut-être et probablement traverse-il une longue nuit de foi. On le voit se débattre sincèrement avec ses doutes. Mais même si la foi semble se dissoudre dans le réalisme et la rationalité, les évangiles conservent un attrait mystérieux qui incite écrivains et lecteurs à persévérer dans une quête qu’ils ne s’expliquent pas. On pourrait considérer que ces histoires contiennent tellement d’incohérences qu’on ferait mieux de passer notre chemin pour aller lire d’autres histoires plus véridiques et moins parcellaires et rédigées plus élégamment.
Eh bien peut être pas. On peut être un peu comme Luc à recueillir ici et là des écrits et des paroles pour se convaincre qu’un phénomène extraordinaire s’est passé au tout début de notre ère. Il ne s’agissait pas seulement d’une spectaculaire résurrection mais aussi d’un homme qui parlait comme nul autre n’avait jamais parlé avant lui. Et l’une de ses paroles encore aujourd’hui a le pouvoir de nous atteindre les uns les autres au cœur. Peu à peu, nous devenons les témoins du Christ dans notre propre vie, en modifiant imperceptiblement notre façon d’agir et de penser.

Peu à peu, il y a une espérance et un calme qui s’installe. Ce n’est pas tant la croyance d’un bonheur infini qui nous attend pour l’au-delà, mais plutôt une assurance et une joie peuvent nous habiter dès à présent, dans le vécu de nos relations avec nos proches et autrui. Tous les indices semblent concorder. Ça doit être cela le royaume : le Christ dans les cœurs vivants.

Emylia


J'hésite pourtant à aller écouter l'auteur à la Procure en novembre. Je ne suis pas certaine d'en apprendre beaucoup plus.

samedi 4 octobre 2014

Travail

Je suis en train de lutter avec moi-même parce que je désire écrire cet article alors que je devrais encore travailler ce soir, après des semaines intensives de travail, et notamment ces deux derniers jours envahissants. Il ne s’agit pas d’une addiction mais d’une contrainte. Notre époque voue une adoration idolâtre sans borne au travail qui manque à tant de personnes. Le travail devient indéfiniment cumulatif. Plus on en fait, plus on nous en redemande. Ô compétence dangereuse. Asservissement de la personne par les réseaux de communication. N’y a t’il pas une dérive pernicieuse de l’emprise du travail sur tous les temps de la vie.  Il faudrait oser dire non au patron à moins d’être asservi à son propre zèle.
Le jour du Seigneur est rarement respecté. Son importance est largement ignorée par les chrétiens eux-mêmes. En tout cas le respect du dimanche chômé ne fait pas partie des revendications chrétiennes à l’ordre du jour à ma connaissance.
D’ailleurs de nombreux écoliers, collégiens, lycéens et étudiants ne doivent-ils pas faire leurs devoirs et apprendre leurs leçons le week-end. Peut’on suspendre le travail ?
Certains de nos amis juifs respectent encore rigoureusement le shabbat. Je ne sais pas ce qu’il en est chez les chrétiens. Je me souviens de ce jeune homme outré par les conditions probablement scandaleuses de son licenciement, décida d’entamer une longue préparation de baptême pendant sa période de chômage. Il y puisa la force de résister à la mésestime de soi. Et il retrouva du travail quelques jours à peine après son baptême : cruel paradoxe, il était contraint de travailler le dimanche.
Je voudrais m’interroger sur la façon dont le travail est perçu dans l’ancien testament et dans les évangiles. Il me semble que le travail apportait la satisfaction du devoir rempli. Je pense à l’ecclésiaste qui dans sa prière  énonce avec fierté tous les travaux qu’il a réalisé avec le sentiment d’avoir accompli le désir de Dieu. La question du travail revient souvent dans les évangiles. Notamment Jésus parle toujours positivement du travail en l’associant à l’œuvre pour le Père.

Aujourd’hui le temps nous manque cruellement pour le perdre, pour méditer sur sa vie ou pour prier. Il me semble que chaque minute de temps perdu à ne rien faire, à contempler simplement ce qui est, est une minute rendue au Seigneur. La vie spirituelle ne devrait pas être bornée entre deux autres activités dispendieuses en temps, ou être repoussée jusqu’aux limbes léthargiques du sommeil nocturne.

Emylia

mercredi 1 octobre 2014

Perplexité des débuts

Je patauge dans la perplexité en étant toujours plongée dans le livre « Le Royaume », d’Emmanuel Carrère. Guidée par l’auteur, j’essaye d’y comprendre quelque chose de ce qui s’est réellement passé après la mort de Jésus Christ.
Il y a les actes des apôtres et les épitres. Il y a de multiples personnes citées, portant ou non un prénom, qui apparaissent, qui se croisent ou se côtoient puis qui disparaisse momentanément au gré de la succession rapide des scènes rapportées.
Certaines de ces personnes pourraient avoir eu un rôle déterminant comme devenir ultérieurement un évangéliste. Tout ce petit monde de provenances géographiques et culturelles très diverses se rencontre, se fréquente malgré les dissensions inéluctables de personnalité.
Qui sont ces personnes qui se sont mises à écrire pour porter témoignage ? Se connaissaient t’elles ? Se sont elles mutuellement influencées ? Se sont elles vraiment affrontées pour exercer leur propre leadership tout en s’affirmant paisible et rempli d’amour respectueux pour son prochain ?

Emmanuel Carrère nous brosse une histoire étrange mais cohérente qui pourrait bien porter du vrai. Il n’en reste pas moins que le mystère de Jésus Christ demeure et échappe aux explications historiques. Pourquoi son histoire captive et bouleverse autant de gens. Qu’est ce qui motive ces gens d’apprendre à écrire pour témoigner, à une époque où écrire est un métier réservé à quelques membres de la population aisée. Comment ces écrits peuvent-ils être si intenses et si poignants ?
Probablement qu’au delà d’une narration qui a le soucis extrême du détail, au delà de la grandiloquence Paulinienne, il y a une foi qui se propage et qui s’étend, quelque soient les qualités et faiblesses de chacun des personnages.
Qu’est ce que la foi ? L’espérance de la résurrection nous dit Saint Paul ?

Je ne perçois pas la foi exactement ainsi. Je dirais qu’elle se manifeste comme une assurance joyeuse et inexplicable que rien de ce qui se vit n’est vain et que nos petites vies moyennes peuvent un jour se découvrir individuellement transcendées par on ne sait quoi ou qui.

Emylia


PS : Je dispose de très peu de temps pour écrire ces jours ci car je prépare des voyages et réunion dans les jours qui viennent. Quand c'est possible, je me réserve le peu de temps libre pour poursuivre mes lectures passionnantes et nourrir ma vie spirituelle.

mercredi 24 septembre 2014

Preuves de l'existence de Dieu

Depuis que le christianisme existe, des théologiens ou philosophes se sont obstinés à donner des preuves de l’existence de Dieu.
Ils ont qualifié ces preuves par des noms très savants comme la preuve ontologique, la preuve cosmologique ou la preuve téléologique. Les définitions sont très précises (voir les explications sur Wikipédia). Ces démonstrations sont très savantes. Elles nécessitent l’usage de la raison. J’avoue que je m’y perds et que je ne les retiens jamais. Elles me laissent assez froide. Parce qu’elles en appellent à l’intellect, le cœur m’y paraît exclu. 
Par exemple, le philosophe Descartes au VII siècle (instruit à l’école des Jésuites de La Flèche), est l’inventeur du cartésianisme donc le grand promoteur de la raison, de la logique mais aussi du doute hyperbolique. Il se sent obligé de prouver l’existence de Dieu par des arguments imparables (indiscutables). Descartes se rappelant l’affaire Galilée ne veut surtout pas froisser la sainte inquisition.

À cet égard, le philosophe Pascal, un génie en mathématique exceptionnel du XVII siècle qui n’est jamais allé à l’école (qui étaient tenues par des Jésuites ; son père éduquait lui même ses enfants), s’est converti (à la suite de plusieurs drames personnels). Il comprend que l’existence de Dieu ne se démontre pas mais est une expérience intérieure qui échappe à la raison. Ce que j’aime bien chez Pascal, c’est qu’il est l’inventeur des trois ordres : l’ordre du corps, l’ordre de l’esprit au sens de l’intelligence et enfin l’ordre du cœur, le champs de la foi. Ces trois ordres sont indépendants mais hiérarchique. L’ordre du cœur domine, l’ordre de l’esprit, qui lui même contrôle l’ordre du corps. Certaines vies humaines se limitent qu’à connaître seulement l’ordre du corps. On peut être très intelligent et demeurer absolument insensible à l’ordre du cœur.
(En aparté, Pascal est devenu Janséniste et s’est affronté aux Jésuites au cours de polémiques épistolaires très virulentes. À cette époque, la rigueur religieuse des Jésuites s’était très assouplie face au pouvoir et à l’argent. Je ne comprends pas trop comment le grand Pascal s’est laissé entrainé dans des polémiques qui prenaient un tournant intégriste radical. Mais nul n’est parfait).

À notre époque moderne, on oublié les preuves d’autorité de la raison sur l’existence de Dieu. La contradiction vient des sciences historiques (et de la paléontologie) qui mettent en difficulté les faits bibliques de l’ancien et nouveau testaments.
Je suis en train de lire avec intérêt le livre « Le Royaume » d’Emmanuel Carrère. Ce livre commence par le récit de la conversion de l’auteur. Puis pour nourrir sa vive foi, l’auteur se lance dans une enquête historique très approfondie sur St Paul et Luc. J’apprends beaucoup sur cette période méconnue du début du christianisme. Je partage quelques doutes sur la parfaite authenticité des témoignages de certains auteurs. Je peux imaginer les conflits d’intérêt et d’exclusivité entre les « vedettes » concurrentes de la première évangélisation. L’auteur laisse dérouler l’histoire, puis reprend le contrôle de la narration pour exprimer ses doutes et ses troubles. Ses découvertes historiques font vaciller sérieusement sa foi première. Il n’est pas certain d’avoir tout perdu de sa foi originale.

Pour moi, les preuves historiques rejoignent les preuves intellectuelles ontologiques, cosmologiques et téléologiques. Elles appartiennent à l’ordre de l’esprit comme dirait Pascal. Elles n’enseignent rien sur ce qui est de l’ordre du cœur (« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ».).

La foi est une expérience intérieure qui ne peut aucunement prouvée à l’extérieur. Quand bien même des transformations intérieures peuvent conduire à des miracles manifestes comme des guérisons spontanées, des visions ou autres manifestations étonnantes, elles ne constituent pas des preuves. De ce côté là, je trouve que l’église est raisonnable de ne pas fonder la foi sur des miracles. La foi est bien plus qu’une simple croyance dans des faits. Elle est aussi une transformation intérieure, un soupçon de l’existence de l’âme.

Peut être bien que ma foi évolue. Elle devient moins philosophique et plus spirituelle et poétique. Les métaphores et les oxymores me sensibilisent bien plus que les idées maintenant. Sans avoir terminé le livre « le Royaume », je pense aux autres évangélistes comme Jean, qui a certainement connu Jésus de son vivant (« le disciple que Jésus aimait ? »). Je suis toujours fascinée par le Prologue de Jean, par le vocable de Verbe ou de Parole ou de Logos. C’est aussi cette idée de cette Parole de vie qui hante l’œuvre de Maurice Bellet.
Appréciant le poète Christian Bobin, j’avais commandé quelques livres de son maitre d’inspiration, le poète Jean Grosjean il y a quelques mois. Cependant je ne les ai pas ouverts immédiatement car j’étais alors plongée dans d’autres lectures. Puis alors que je résistais à la vérité historique énoncée par Emmanuel Carrère sur St Paul, j’ouvre machinalement « l’Ironie Christique » de Jean Grosjean qui propose un commentaire poétique de l’Évangile de Jean.

De nouveau, je sens que la Parole me saisit de nouveau le cœur, comme elle opère mystérieusement sur moi dans les livres de Guy Coq ou de Maurice Bellet. Me voilà complètement subjuguée. La lecture est lente, appliquée, pas facile mais belle ; Chaque phrase, chaque porte son poids lourd de sens. Je relis plusieurs fois les chapitres. Le poète m’ouvre aux énigmes, aux mystères et à la beauté de cet Évangile en les éclairant de la lumière de son langage. Pour moi, la Foi n’a que peu ou pas de rapport avec l’Histoire. À trop vouloir cerner cette dernière, les faits en viennent à troubler la foi comme l’eau transparente devient floue quand on y plonge la main en générant ondes et miroitements à sa surface. Il faut lâcher prise à toute science du savoir et se laisser transporter de l’intérieur.



Emylia

dimanche 21 septembre 2014

La chaîne secrète

Chère Thérèse, je soumets à votre perspicacité spirituelle ma réponse à l’article de Christiane Rancé : « La chaîne secrète ». Nous pouvons échanger nos impressions sur ce blog.

Emylia


Bonjour chère Christiane,
Vous nous soumettez un exercice bien difficile à notre réflexion spirituelle. Je perçois cependant un lien entre tous les aphorismes que vous nous proposez.
À commencer par le grand absent des auteurs cités, le premier à avoir écrit que « Dieu était mort ». Il s’agit du grand philosophe allemand Nietzche tant décrié pour être le père du nihilisme.
Pardonnez mon inculture (je ne suis pas philosophe ni littéraire de profession), mais je suis obligée de faire un détour sur Wikipédia (page Dieu est mort, Nietzche). Je rapporte ainsi un extrait du Gai Savoir :

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu'à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d'inventer ? La grandeur de cet acte n'est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d'eux ? »

Le gai savoir Livre troisième, 125.

Mon avis est que l’homme n’existe et ne vit en tant qu’homme que si Dieu existe. Et si Dieu n’est plus, alors l’homme retourne à son animalité qui plonge son origine dans l’aube de l’évolution de la vie sur terre (allusion à l’évolution cit. Jean de Boschère).
Mais bien pire que cela, un homme sans Dieu se prive de l’élan de la vraie vie.  L’homme sans Dieu n’est plus un vivant. Il n’est plus qu’un homme-machine, sans une âme à sauver (cf Saint Irénée et Descartes pour l’homme machine).

Comment tuer Dieu ? En crucifiant le Christ ? Pas seulement ! En devenant totalement indifférent à son existence, en devenant aveugle et sourd à toute parole ou lumière divine. En lui substituant des idoles qui par définition sont fausses comme l’adoration de l’argent (cf  cf. Dorothy Parker) et de la toute puissance dominatrice et absolue (cf cit. Jean Cocteau) comme les pouvoirs politiques de tout temps et l’économie contemporaine conquérante.

Oui mais si on expulse Dieu par la porte, il rentre par la fenêtre. Ainsi « il a la fâcheuse habitude de ressusciter le troisième jour.» déclare Paul Claudel. Quant bien même l’homme se terrerait dans une tombe pour s’échapper du regard divin : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.» (Victor Hugo, « La Légende des siècles »).

J’en viens à la question de la motivation essentielle pour l’homme de s’affranchir de Dieu jusqu’à commettre un meurtre ? Mais pour satisfaire son désir profond qui le tenaille de l’orgueil de puissance et de domination. Cependant l’homme se trompe totalement de Dieu. Dieu n'est pas ce tyran menaçant qui fera tomber les puissants sur terre. Dieu est un Dieu faible de miséricorde. L'homme ne comprend pas que la faiblesse miséricordieuse éternelle est bien plus forte sur le long terme que la puissance mortelle humaine.
Autrement-dit puissance terrestre et vie éternelle s’excluent mutuellement.

Le seul salut de l’homme que Dieu suggère à l’homme est bien l’ascèse de l’orgueil insatiable autant illusoire qu’éphémère  (cf cit. André Suarès).
Ai-je trouvé le fil rouge conducteur ?

Emylia